Skip to Content

INTERVIEW CROISÉE – David Astorga et Benjamin Allemand : « Aujourd'hui, je vis la Coupe du monde avec beaucoup plus de recul »

Ancien journaliste de Téléfoot, David Astorga a vécu plusieurs Coupes du monde au plus près de l'équipe de France et des Bleus des années 2000. Passé notamment par Canal+, Eurosport et Free, le commentateur Benjamin Allemand a lui aussi traversé plusieurs générations de football, d'abord comme passionné, puis comme professionnel. Tous deux reviennent sur leurs premiers souvenirs de Coupe du monde.
8 July 2026 by
Actus foot, Gabriel Vanzo
| No comments yet

🕒 15 min de lecture

Quelle est la première Coupe du monde dont vous gardez un souvenir, ou la première image qui vous revient en tête ?

David Astorga : J'ai des bribes d'images de 1978, mais je ne pourrais quasiment pas vous en parler. Je me souviens surtout de la Coupe du monde 1982 parce que c'est la première que j'ai vraiment regardée. J'avais 9 ans, avec le parcours de la France jusqu'en demi-finale, avec ce match contre l'Allemagne qui reste traumatique. Ça, c'est mon premier souvenir de Coupe du monde.

Benjamin Allemand : Mon premier souvenir du Mondial, ce n'est pas un souvenir télévisé, c'est un souvenir d'yeux humains : mon album Panini du Mondial 1990. J'avais 7 ans. Je n'ai pas vu d'images du Mondial à la télévision, je ne m'en souviens pas, j'étais trop petit. En revanche, j'avais déjà cette passion pour le football et pour les albums Panini.

Mais vraiment, à la télévision, en tant que supporter et passionné de football, c'est le Mondial 1994. Tout était différent. La qualité d'image était différente. Je n'avais jamais vu des stades comme ça. Ce n'étaient pas du tout des stades à l'européenne, c'était fabuleux. J'ai suivi ce Mondial de manière assez intense, du haut de mes 11 ans.

Il y a autre chose qui m'a marqué aussi sur ce Mondial, ce sont les maillots. Je les trouvais exceptionnellement beaux. Le Nigeria, l'Argentine, les États-Unis, la Roumanie... J'avais adoré tout ça. Pour moi, ça reste une des plus belles Coupes du monde que j'ai vues.


Album panini 1990

           (Album Panini 1990 ©Panini.fr)


« Avec ce métier, je suis devenu très détaché, d'un point de vue émotionnel, du football. »

En tant qu'amoureux du football, quelle est la plus grande joie que vous avez vécue lors d'une Coupe du monde ?

D.A : La plus grande joie, c'est quand j'ai vu un de mes amis d'enfance marquer un doublé en demi-finale de Coupe du monde. C'était France-Croatie en 1998. Ça a été un moment très important, parce que c'était une joie simple, pure, amicale, surprenante, sans calcul. Je pense que c'est un des moments les plus forts que j'ai vécus. Pour moi, ça a été plus fort que la finale. C'est assez difficile à expliquer.

En plus, j'étais dans le stade ce jour-là, donc c'était un moment assez particulier. Après, dans le cadre de mon travail, quand j'ai dû couvrir des Coupes du monde, je n'étais pas spécialement dans une attente d'avoir des émotions particulières, parce que je travaillais.

Quand vous travaillez, je pense qu'il vaut mieux laisser ses émotions de côté. Quand la France a perdu en 2006, j'étais déçu parce que c'était la France, parce que ça se termine aux tirs au but, parce que Zidane est expulsé. Mais le lendemain, je suis passé à autre chose. Je n'étais pas du tout dans l'âme d'un supporter. Après 2010, il s'est passé ce qu'il s'est passé. Je commentais, la compétition continuait pour moi, donc je n'y accordais pas plus d'intérêt que cela. En 2014, je n'étais pas dessus. En 2018, je l'ai regardée à distance, je n'étais même pas en Europe. En 2022, la finale m'a davantage impacté par son scénario que par mes émotions. Avec ce métier, je suis devenu très détaché, d'un point de vue émotionnel, du football.

Je ne peux pas l'expliquer, c'est comme ça. Je n'ai pas d'affect là-dedans. Oui, je suis né en France, je supporte l'équipe de France, mais si l'équipe de France gagne la Coupe du monde 2026, je serai très content. Et si elle ne la gagne pas, ce n'est pas grave.

Lilian Thuram marque face à la Croatie(Lilian Thuram entouré par ses coéquipiers après son but en demi-finale de la Coupe du monde 98 contre la Croatie. © LE PARISIEN)

« Aujourd'hui, que l'Argentine, la France, l'Iran ou l'Irak remportent le Mondial, cela ne change pas ma vie. Le football est devenu mon métier. »

B.A : Ma grande joie, en tant que supporter, c'est 2006. Parce que depuis tout petit, je suis supporter italien. Je n'ai jamais été fan des Bleus. J'ai toujours été supporter de l'Italie, de par les origines de mon père.

Aussi bien en club, parce que j'ai le Milan dans la peau, qu'à travers la sélection italienne. Pour moi, 2006, c'est mon plus beau souvenir de supporter, pour une raison simple : j'étais assez grand pour pouvoir la vivre avec des copains, et non plus à la maison avec ma famille.

C'était différent. Battre l'équipe de France en finale, alors qu'on était en terrain hostile, avec un copain italien et une trentaine de supporters français autour de nous, ça reste un souvenir particulier. On s'est même fait mettre dehors après le match. On n'a pas fini le barbecue, on a fait la fête tous les deux. Mais ce n'est pas grave, ça reste mon plus beau souvenir.

Et je rejoins complètement David. Pour moi, 2006 est importante parce que j'ai commencé ma carrière cette année-là. J'avais 23 ans. La Coupe du monde se termine en juillet, et moi j'ai commencé à Canal+ quelques semaines plus tard. Je suis passé d'un statut de supporter à un statut de professionnel du football. Et j'ai perdu ce côté fanatique presque instantanément. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'est passé d'un coup. Je me suis mis en mode professionnel.

J'ai perdu les discussions de comptoir avec les copains, j'ai perdu tout ça parce que je me suis consacré à ce qui est devenu très vite mon métier. Je ne l'ai pas vu arriver, ça m'est tombé dessus. Le fait de commencer à commenter des matchs de football a complètement changé mon rapport au jeu. Du coup, 2006 reste pour moi mon plus beau souvenir de Coupe du monde, pour ces raisons.

Ensuite, honnêtement, je n'ai plus vraiment eu ce genre d'émotions. Aujourd'hui, que l'Argentine, la France, l'Iran ou l'Irak remportent le Mondial, cela ne change pas ma vie. Le football est devenu mon métier. Et je le vis désormais avec beaucoup de détachement.


Quel est le souvenir le plus douloureux que vous gardez d'une Coupe du monde ?

D.A : Benjamin parlait de la Coupe du monde 1994 tout à l'heure. Effectivement, quand la France ne s'est pas qualifiée en 1993, j'étais dans le stade. C'était un moment vraiment d'incompréhension. Après, je n'emploierais pas forcément le mot « douleur ». À l'époque, je ne travaillais pas encore dans les médias, mais je ne parlerais pas de douleur.

En revanche, France-Allemagne 1982 a été un moment douloureux. Ça a été un beau moment parce que le match est incroyable, mais aussi un moment difficile parce que je trouvais injuste ce qui arrivait à l'équipe de France. Le gardien allemand aurait dû être expulsé, selon moi. Après, il ne s'agit pas de refaire l'histoire, mais sur le moment, j'étais déçu pour l'équipe de France parce que je trouvais qu'on avait une très belle équipe. Pour moi, elle méritait d'atteindre cette finale.

On ne l'a pas fait. Je dirais que c'est le moment douloureux du football que j'ai vécu. J'avais neuf ans à l'époque. Aujourd'hui, si vous me demandez en tant que journaliste si le fait qu'une équipe n'arrive pas en finale ou ne gagne pas change quelque chose pour moi, je suis comme Benjamin : ça ne change pas ma vie.

Sortie sur blessure 1984(Patrick Battiston évacué du terrain après son choc avec le gardien Schumacher lors de la demi-finale de la Coupe du monde en 1982 à Séville. ©AFP)

B.A: Pour moi ce n'est pas l'Euro 2000, bizarrement. C'est plutôt 1998. Pour la seule fois de ma vie devant un événement sportif, j'ai pleuré.

J'avais 15 ans, mais j'ai pleuré. Je n'ai aucun problème à le dire. Je ne sais pas pourquoi cette émotion est ressortie de cette manière. À 15 ans, on est encore un enfant, même si on veut déjà jouer les grands. Ça m'avait complètement détruit.

En plus, toute la famille était heureuse autour de moi et personne ne comprenait vraiment ma réaction. C'est le souvenir le plus marquant que j'ai. Nous étions chez des amis de mes parents et, bien sûr, ils se sont moqués de moi.

Et j'ai eu la malchance de retrouver ces mêmes personnes lors de la finale de l'Euro 2000. Je les ai vus deux fois dans ma vie : une fois lors du quart de finale du Mondial 1998, puis une autre fois lors de la finale de l'Euro 2000. Ça m'a fait un peu mal.

Mais voilà, le Mondial 1998 m'a fait mal au cœur en tant que gamin. Même si j'ai quand même fini par faire la fête pour les Bleus après, parce qu'on reste des enfants.

Ensuite, je n'ai plus vraiment eu de souvenirs douloureux. Même quand est arrivé l'épisode Knysna, ça m'a davantage fait sourire qu'autre chose.

Mais aujourd'hui, c'est mon métier. Je le fais avec plaisir. Je respecte le téléspectateur, qu'il y ait une personne devant son écran ou plusieurs millions. Mais pour le reste, ça s'arrête là.


« Je suis passé d'un statut de supporter à un statut de professionnel du football. »

Justement Benjamin vous parlez de Knysna. David, comment réagit-on lorsqu'un événement inattendu survient en direct, comme lorsque Franck Ribéry s'invite sur le plateau de Téléfoot pendant Knysna ?

David Astorga : Je l'ai géré comme un événement inattendu, tout simplement. J'avais un conducteur.

Franck Ribéry arrivait et il n'était pas prévu dans ce conducteur. Ça posait forcément une question. J'ai donc fait quelque chose de très simple : je lui ai demandé ce qu'il voulait, pourquoi il était là, ce qu'il attendait.

Il a commencé à parler. On a fait une ellipse dans le conducteur. Puis le chef d'édition nous a dit qu'on gardait l'antenne comme ça. À partir de ce moment-là, il n'y avait plus vraiment de conducteur. J'ai géré comme n'importe quel professionnel doit gérer ce genre de situation.

Quand il y a un événement inattendu en direct, vous devez maintenir votre émission. Nous étions une émission de football. Franck Ribéry venait sur le plateau. Nous étions deux ou trois jours après l'altercation avec Nicolas Anelka. À cette époque, les joueurs étaient très réticents à venir nous parler.

Alors quand l'un d'entre eux venait spontanément, il fallait lui ouvrir la porte, lui ouvrir l'antenne. Sur le moment, vous ne réalisez pas que vous vivez un moment qui marquera les gens. Vous faites simplement votre travail.

Vous voulez simplement que votre antenne soit tenue correctement, qu'elle soit propre. Vous savez aussi qu'il y a une rédaction derrière qui travaille depuis des heures. Quand on a soi-même déjà travaillé jusqu'à deux ou trois heures du matin sur un sujet, on sait ce que cela représente.

On essaie donc aussi de respecter ce travail. Mais parfois, il faut faire exploser le conducteur. Et là, il fallait le faire. La décision n'a pas été prise seul. Elle a été prise avec la direction de la rédaction.

À cette époque, Téléfoot était véritablement le média de l'équipe de France. Cela représentait une responsabilité supplémentaire. Mais je vous mentirais en disant que j'y pensais à cet instant. Je pensais simplement à faire mon travail.

En plus, c'était la première fois que je présentais l'émission seul. L'important, c'était que l'émission se passe bien. Ribéry ou pas Ribéry. Franck est venu.

Ça tombait bien parce qu'on l'appréciait et qu'il nous appréciait aussi. Il avait des choses à dire. On a donné la parole aux gens. Je pense que ceux qui ont regardé l'émission ont appris certaines choses sur ce qui se passait dans l'équipe de France. Et la suite a montré qu'il y avait effectivement un vrai malaise. Le fait que Franck soit venu n'avait rien d'anodin.

(Equipe de France : Ribéry s'explique juste avant "Knysna" ©TF1)

Saviez-vous déjà qu'il existait un malaise important au sein de l'équipe de France avant que tout cela n'éclate publiquement ?

D.A : Oui. Nous ne savions pas tout, mais nous en savions beaucoup. L'histoire autour du capitanat avec William Gallas, par exemple, c'était visible. Nous savions aussi que Raymond Domenech était allé voir Thierry Henry à Barcelone pour lui dire qu'il ne comptait pas forcément sur lui.

Thierry Henry avait insisté pour être présent. Raymond avait finalement accepté. Mais Thierry l'avait mal vécu parce qu'il estimait avoir largement contribué à qualifier la France pour la Coupe du monde 2010.

Il y avait donc du ressentiment. Et puis surtout, l'équipe n'était pas bonne. Cela faisait déjà deux ans que ce n'était pas bon sur le terrain. Pas bon du tout. Et c'était probablement le pire.


Aujourd'hui, le contrôle autour de la communication des joueurs est beaucoup plus strict. Est-ce que l'on a gagné ou perdu quelque chose avec cette professionnalisation ?

B.A : Le football il a changé (rire). On ne se rend pas compte qu'en trente ans, ce n'est quasiment plus le même sport.

Il y a des choses positives, des choses négatives, c'est tout. C'est vraiment le seul constat que je fais : ce n'est presque plus le même football. Tout a changé. Il faut s'adapter, il faut faire avec.

« Un mauvais geste d'un joueur envers quelqu'un qui représente la télévision, c'est aussi un mauvais geste adressé au téléspectateur. »

David, après France-Mexique en 2010, William Gallas vous fait un doigt d’honneur en direct. Qu’est-ce que vous ressentez sur le moment ? Comment expliquer une tension aussi forte entre les médias et les joueurs, comme celle qui a pu exister lors de Knysna ?

D.A: Ça peut arriver. Quand vous êtes correspondant auprès de l'équipe de France, vous êtes un premier sas, on va dire. Avec Gallas, il y avait déjà des histoires qui traînaient.

Comment je l'ai perçu sur le moment ? En réalité, un mauvais geste d'un joueur envers quelqu'un qui représente la télévision, c'est aussi un mauvais geste adressé au téléspectateur.

Même si cela part d'un différend personnel, cela reste quelque chose qui est envoyé au public. J'ai surtout été très surpris. Normalement, quand les joueurs sortent après un match, il y en a toujours un qui est identifié par l'attaché de presse pour venir parler à la télévision nationale.

Ce soir-là, personne ne voulait parler. Ils venaient d'être éliminés. Je crois même que Raymond Domenech n'avait pas parlé. Normalement, nous devions avoir le sélectionneur, mais il s'est défilé. Nous nous sommes donc rabattus sur les joueurs qui sortaient.

Et il ne restait plus que Gallas. Encore une fois, je dois faire mon travail. Je laisse de côté mes sentiments personnels. Il y a un joueur, j'ai un micro, donc j'y vais. Je m'approche.

Et là, il me regarde et me fait un doigt d'honneur, comme pour dire : « De toute façon, je ne vais pas vous parler. »

Ce qui est frappant, c'est qu'aucune caméra ne l'a filmé. Aujourd'hui, une scène comme celle-là serait immédiatement sur les réseaux sociaux. S'il y avait eu quelqu'un avec un téléphone portable à quelques mètres, la séquence aurait fait le tour du monde en quelques minutes.

William Gallas fait un doigt d'honneur(William Gallas avec l'Équipe de France en 2010. ©CHINE NOUVELLE/SIPA)

B.A : Oui, et derrière, il y aurait eu une véritable vindicte populaire. On en a eu un exemple très récemment avec France Pierron à L'Équipe. Ça a pris des proportions énormes. Personnellement, je trouve ce qu'elle a dit pas intelligent.  Mais cela a pris une ampleur bien supérieure à ce qui aurait dû se passer.

Aujourd'hui, tout est démultiplié. Le geste de Gallas, en 2026, deviendrait immédiatement un sujet de débat sur toutes les chaînes, sur tous les réseaux. David a raison : aujourd'hui, tout passe par les réseaux sociaux. Regardez M6 qui prend un youtubeur comme homme de terrain pour ses contenus numériques.

Tout est devenu beaucoup plus exposé. Il y a moins de connexion réelle entre les journalistes et les joueurs. En revanche, il y a davantage de présence médiatique. Souvent pour dire des choses très convenues.

Les joueurs sont obligés d'être là. S'ils ne viennent pas, il y a des sanctions. Donc ils viennent. Mais tout le monde entend finalement les mêmes discours. Et quand tout le monde a les mêmes idées, on se retrouve avec des débats qui deviennent assez pauvres.

(Une journaliste sportive choque en direct avec des propos sexistes sur l'accouchement ©LEPARISIEN)

Avez-vous déjà vécu personnellement un moment de tension avec un sportif ?

B.A : Moi, j'ai vécu un moment de tension avec un journaliste lors d'un événement de MMA, l'UFC. Avec un journaliste qui s'appelle David, d'ailleurs (rire) Un jour, j'étais énervé.

J'avais envie de le fracasser. Je ne sais même plus pourquoi. J'étais contrarié par quelque chose et c'est lui qui avait pris.

D.A : Je ne m'en souviens même pas. (rire)

B.A: Voilà, vous voyez, ça ne l'a même pas marqué. Sinon, honnêtement, je n'ai jamais vécu de véritables tensions avec des sportifs parce que je n'ai jamais occupé des postes où cela pouvait vraiment arriver.

On m'a parfois reproché certaines prises de position. On m'a aussi fait remarquer que je parlais davantage de certains joueurs que d'autres.

J'ai eu des discussions avec des consultants qui étaient également agents de joueurs. On m'a parfois dit : « Pourquoi vous avez davantage parlé de lui que d'un autre ? » Mais de véritables tensions, non.

Nous ne sommes pas dans le domaine politique. Nous faisons du sport.


David, vous évoquiez France-Croatie 1998, vous étiez au collège avec Lilian Thuram, en cadets avec Claude Makélélé. Ces amitiés d’enfance ont-elles influencé votre façon de travailler ? Vous ont-elles ouvert des portes… ou au contraire parfois compliqué les choses ?

D.A : Ça ouvre des portes. Pas énormément, mais ça aide. Connaître Lilian Thuram, champion du monde, ça ne m'a jamais permis d'obtenir un travail.

Ça m'a surtout donné un accès plus facile à certains joueurs. C'est pareil avec Claude Makelele. Mais ça ne m'a jamais offert une carrière. Je n'ai jamais demandé à ce que cela m'offre une carrière. 

En revanche, ça aide énormément dans les relations. Quand vous allez voir Zidane et qu'il sait que vous êtes proche de Thuram, qu'il sait que Thuram vous recommande, c'est beaucoup plus simple.

Vous êtes considéré différemment. Je dirais que cela m'a surtout permis d'avoir un accès plus direct à d'autres joueurs.

Lilian Thuram et David Astorga(David Astorga et Lilian Thuram  ©H.L/RSM77)


Benjamin, comment construit-on justement son réseau et comment s’est installé la confiance avec les joueurs nécessaire pour le travail de journalisme ?

B.A : J'ai fait comme Mohamed Bouhafsi : j'ai volé les contacts de Grégoire Margotton.

(Rires)

L'anecdote est vraie, d'ailleurs. Mais plus sérieusement, j'ai eu la chance de commencer très tôt à Canal+.

À cette époque, il y avait énormément d'anciens joueurs devenus consultants. Il y avait Dugarry, Bravo, Sonor... Quand j'avais besoin de rentrer en contact avec certaines personnes, je passais par eux.

Ils avaient énormément de contacts. Et ils les partageaient assez facilement. Ce sont des gens que je n'aurais jamais pu approcher lorsqu'ils étaient encore en activité. Quand vous n'avez pas de relation personnelle ou de recommandation, c'est forcément plus compliqué.

En revanche, une fois leur carrière terminée, ils sont beaucoup plus accessibles. J'ai donc construit mon carnet d'adresses de cette manière. Ensuite, en allant sur les stades, en travaillant dans plusieurs médias, ça va très vite.

Le réseau se construit rapidement. Après, il faut évidemment l'entretenir. Quand vous faites de l'antenne, vous êtes davantage exposé. C'est plus facile ensuite d'aller voir quelqu'un et de dire : « Je travaille pour telle chaîne, je présente telle émission. » Et pour les joueurs moins médiatisés, je passais souvent par les présidents de club.

Ils sont généralement assez ouverts. En revanche, je n'ai jamais eu une relation extraordinaire avec les attachés de presse. Moins je les voyais, mieux je me portais. Et eux aussi, d'ailleurs.


David, vous avez souvent parlé des années 2000 comme d'un âge d'or. Qu'est-ce qui rendait cette période particulière ?

D.A : Pour être précis, je dirais que mon âge d'or correspond davantage aux années 2000. Je faisais des choses qui m'amusaient.

Je trouvais qu'on était face à des générations exceptionnelles. Les Ronaldinho, Kaká, Shevchenko, Zidane, Beckham, Figo, Roberto Carlos, Ronaldo...

Il y avait des immenses joueurs partout. Pour moi, c'était une période exceptionnelle. Je prenais du plaisir parce que j'étais admiratif de ces joueurs qui étaient au sommet de leur art.

J'aimais cet environnement. J'aimais aller voir des matchs. Voyager. Rencontrer des joueurs. Faire des reportages. C'est pour cela que je parle d'un âge d'or. Ensuite, le football a changé. Mais cela ne date pas d'il y a cinq ou six ans.

Cela a commencé bien avant. À partir du moment où il a fallu passer par trois filtres avant de pouvoir poser une question à un joueur ou à un sélectionneur, cela a commencé à m'agacer. Et c'est à ce moment-là que quelque chose s'est un peu cassé pour moi.


Benjamin, est-ce que vous partagez ce constat ? Est-ce que vous avez aussi le sentiment qu'on ne fait plus vraiment le même métier qu'au milieu des années 2000 ?

B.A : Je suis d'accord avec David sur cette époque. Je n'ai pas connu celle d'avant malheureusement puisque j'ai commencé au milieu des années 2000. Mais c'est aussi parce qu'il y avait du budget.

On se déplaçait. Notre métier, c'était de bouger. Et ça, c'était un plaisir énorme. On ne fait pas le même métier aujourd'hui.

Quand vous commencez un match en cabine, c'est très frustrant. Ce n'est pas le même plaisir, ce n'est pas le même métier.

Personnellement, je ne prends aucun plaisir à être en cabine.  Alors que me déplacer, aller dans n'importe quel stade, même un petit stade, là je vais prendre mon pied, là je vais vraiment faire mon métier.

Et c'est aussi là que vous vous faites des contacts. Les gens vous voient, vous existez.

J'ai travaillé pour Free. Ma dernière aventure en Ligue 1, c'était avec Free. Chez Free, vous êtes en cabine. Et en cabine, vous n'existez pas aux yeux des gens. Vous êtes écouté par des abonnés, mais vous n'existez pas sur le terrain. Ce n'est pas le même métier.

Vous suivez uniquement le signal international. Vous n'avez pas la possibilité de regarder ce qui se passe ailleurs dans le stade, sur les bancs, dans les tribunes. Ce n'est pas le même travail. Et c'est là où, pour nous aussi, ça a beaucoup changé. À l'époque, moi, David, je le voyais partout. Il bougeait partout. Quand j'ai commencé à travailler pour Eurosport, Eurosport International et Eurosport France formaient pratiquement une seule entité. Les journalistes allaient partout.

Parfois simplement pour faire une mix-zone. C'est-à-dire descendre à la 85e minute, attendre les joueurs, poser deux questions, puis rentrer. Et ça faisait partie du métier.

On était payés pour ça. Mais le plaisir était là. On faisait ce qu'il fallait pour travailler. Quand on m'envoie aujourd'hui sur un événement sur place, c'est un autre monde. Aujourd'hui, Julien Brun est au Mondial pour M6 et il a pourtant commenté certains matchs depuis une cabine.


David, aujourd'hui certains journalistes commentent même des Coupes du monde depuis leur domicile. Est-ce que cela illustre aussi l'évolution du métier ?

D.A : Oui. Il y a aujourd'hui des chaînes basées en Afrique qui font commenter un journaliste depuis chez lui, dans l'Est de la France, pour une Coupe du monde. C'est devenu le nouveau modèle.

Vous commentez depuis votre salon. Parfois, vous n'êtes même plus en cabine. Vous avez simplement un dispositif installé chez vous et vous travaillez à distance.

B.A: Et on considère qu'avec Internet, vous n'avez plus besoin d'aller chercher l'information. Tout est déjà devant vous. On a seulement besoin de votre voix.

Et d'ailleurs, très bientôt, on n'aura peut-être même plus besoin de votre voix. Puisqu'on parle de Coupe du monde, j'ai une anecdote.

Je commentais ce qu'on appelait le Zapfoot à l'époque avec Éric Besnard qui était en plateau avec Christophe Dugarry ou Olivier Rouyer. Nous, nous commentions chacun un match. Je me souviens d'un PSG-Lorient. Je hurle parce qu'il y a un but du Paris Saint-Germain. Mais la réalisation met énormément de temps à nous montrer le ralenti.

Je vois alors un drapeau se lever. Je me dis qu'il y a hors-jeu. J'annonce donc à Éric Besnard qu'il faut passer sur un autre stade parce qu'il y a hors-jeu.

Deux minutes plus tard, je regarde mon écran et je vois que le score a changé. Paris avait bien marqué. Et là, comment expliquer aux téléspectateurs que vous avez raté un but ? Ça n'arrivera jamais à quelqu'un qui est au stade. Jamais.

Et pourtant, ça m'est arrivé. Et pour revenir à la Coupe du monde, je vois ça exactement de la même manière aujourd'hui.

Il y en a toujours qui gagneront davantage d'argent, il n'y a pas de problème. Mais pour notre métier à nous, c'est devenu beaucoup plus pauvre.


Justement, la Coupe du Monde est souvent décrite comme le sommet absolu du football, un événement hors du commun. Mais quand on la vit de l’intérieur, comme journaliste, match après match,… est-ce que la magie reste intacte ? Est-ce qu’on finit par s’y habituer ? 

D.A : Très franchement, je n'ai plus beaucoup d'intérêt a priori. Quarante-huit équipes, c'est beaucoup trop.

Cela donne un premier tour qui ne veut pas dire grand-chose. Et puis, de toute façon, vous savez très bien qu'à partir des seizièmes ou des huitièmes de finale, vous retrouverez toujours les mêmes équipes.

Après, si ça permet à plus de pays de participer, pourquoi pas. Si ça permet à davantage de gens de rêver, pourquoi pas.

Mais personnellement, mon intérêt n'est pas là. Et puis il y a aussi le contexte, le pays organisateur, la manière dont il est gouverné. Je n'étais pas particulièrement enthousiaste à l'idée d'y passer un mois et demi.

Encore une fois, pour me retrouver dans un studio pendant quarante-cinq jours, parce que je ne serais probablement pas au stade tous les jours, je ne suis pas certain d'en avoir encore envie aujourd'hui.


Benjamin, vous partagez aussi ce sentiment d'un certain désenchantement vis-à-vis de la Coupe du monde moderne ?

B.A :  Pour moi, aucun intérêt à couvrir l'événement présenté comme le plus grand événement sportif de la planète depuis Paris. Je ne suis pas au stade. Je ne suis pas sur place. Donc si ce n'est pas pour prendre du plaisir, je préfère dire non.

Et je suis d'accord avec David. Une Coupe du monde à presque cinquante pays, ça n'a pas beaucoup de sens. À ce compte-là, autant inventer autre chose.

Une espèce de Ligue des nations tous les quatre ans. Là, on est entre deux modèles.

Ce n'est ni fait ni à faire. Et je pense que ça augmentera encore dans quelques années. Comme ça, peut-être que l'Italie aura enfin une chance de se qualifier. (Rires)

Pour le folklore, c'est sympathique. On a connu le Zaïre, le Koweït, des histoires originales. Mais aujourd'hui, avec quarante-huit pays, on sait très bien que les meilleures équipes seront toujours les mêmes. Il y aura peut-être une surprise, mais on retrouvera les habitués.

Comme avec la nouvelle formule de la Ligue des champions. Ça ne révolutionne rien. Ça ajoute simplement des matchs. Ça permet de générer davantage de pognons.

Benjamin Allemand commentateur sportif(Benjamin Allemand et Jean-Luc Arribart  aux commentaires de Manchester united / Chelsea en 2019  ©CANAL+ SPORT Afrique)


« Je ne suis pas sûr que la FIFA fasse cela pour faire rêver les gens. Je pense qu'il y a surtout une ambition économique. »

David, vous évoquiez tout à l'heure le fait que cette Coupe du monde à 48 équipes vous enthousiasmait moins. Est-ce que l'événement Coupe du monde vous intéresse toujours autant aujourd'hui ?

D.A : Regardez par exemple le Cap-Vert. Je connais un petit peu cette sélection parce que je voulais faire un documentaire sur eux, donc je me suis intéressé à leur parcours. Je sais que c'est une bonne équipe. Ils peuvent réussir une belle phase de groupes, atteindre les seizièmes de finale, mais après, qu'est-ce qu'il se passe ?

Il ne se passe rien. Parce que ces joueurs sont déjà à leur prime. Ils ont bataillé pour obtenir cette qualification, ils vont vivre quelque chose d'extraordinaire, mais derrière, vous savez très bien que vous ne les reverrez pas. Il n'y aura pas de miracle. C'est un one-shot.

Quand ils vont tomber sur l'Argentine, ils vont sortir. Pour eux, c'est fabuleux, bien sûr. C'est le but. Mais sportivement, je ne suis pas certain que cela apporte énormément.

B.A : Oui, bien sûr, c'est magnifique pour eux. Mais je ne suis pas sûr que la FIFA fasse cela pour faire rêver les gens ou pour raconter des histoires.

Je pense qu'il y a surtout une ambition économique. Il n'y a qu'à regarder leur président. On est dans une logique d'argent.

Quand vous voyez qu'on demande 80 dollars à des supporters pour afficher leur nom sur l'écran géant du stade, je trouve cela complètement lunaire. On est dans un autre monde. Je trouve ça complètement dingue.

Moi, aujourd'hui, j'ai perdu ce côté fan. Et maintenant, j'en suis même arrivé à ne plus regarder le football. Ce qui était impensable quand j'étais petit. Aujourd'hui, vous me demandez le top 4 en Allemagne, je suis incapable de vous le donner. Le top 4 en Espagne ? Je suis quasiment incapable aussi.

Je ne suis plus ça de la même manière. Et le pire, c'est que ça ne me manque pas.

Et ça, c'est presque inquiétant. Parce que cela veut dire que j'ai vraiment perdu cette fibre qui me faisait rêver quand j'étais enfant.


Malgré tout, est-ce que la Coupe du monde reste un événement que vous suivez encore avec intérêt, même si les premiers matchs ne sont pas toujours spectaculaires ?

B.A : Je ne veux pas passer pour un ermite. Évidemment que je vais suivre un peu l'actualité. Mais vous ne me ferez pas rester debout toute la nuit.

Alors que plus jeune, il n'y avait aucun problème. Je me souviens de tout en 1998. Je me souviens des matchs, des stades, des joueurs, des Bleus. Ça m'a fait rêver et fantasmer. C'était extraordinaire. C'est un souvenir incroyable.

Mais parlez-moi des Coupes du monde 2014 ou 2018, je n'ai presque aucun souvenir. Et pourtant, j'ai travaillé dessus. Parce que c'était devenu mon métier. Et quand vous travaillez, vous ne gardez pas forcément les mêmes souvenirs. Parce que c'est justement votre travail.

Vous êtes dans la production, dans l'organisation, dans l'antenne. Vous n'êtes plus dans la consommation de l'événement. Vous n'êtes plus dans l'émerveillement. Et finalement, c'est sans doute ça qui change le plus.



Sign in to leave a comment